Le mobile est devenu le premier média du monde
Les éditions du CFPJ – première école de journalisme en France – publient Le Guide de l’info mobile. Son auteur, Charles de Laubier*, y analyse la dynamique du marché mondial du mobile et présente les possibles modèles économiques pour les différents acteurs (fabricants de terminaux, acteurs du web, fournisseurs de contenus, médias, etc.). Aperçu. Par Charles de Laubier

Le seuil des cinq milliards d’abonnés mobiles a été franchi dans le monde en 2010, dont désormais plus d’un milliard sont des « mobinautes », grâce notamment à leurs smartphones. C’est désormais l’écran le plus regardé sur terre. L’engouement est tel que le mobile devient le premier terminal du web, dépassant désormais l’ordinateur ! C’est le terminal qui fait la quasi-unanimité, une sorte de petit écran universel à partir duquel les mobinautes, non seulement communiquent, mais aussi s’informent de plus en plus. Le trafic de données transmises et reçues sur mobile a déjà dépassé en volume le trafic voix de ces mêmes téléphones portables. La quatrième génération de mobile (4G), qui devrait prendre son envol dans certains pays à partir de 2011, va accélérer la primauté des terminaux « nomades » sur les ordinateurs « sédentaires ». Au regard des 6,8 milliards d’êtres humains vivant sur la planète terre, le mobile est en passe d’être le terminal universel par excellence. L’Union internationale des télécommunications (UIT) prédit qu’au moins la moitié de la population mondiale devrait avoir accès à la téléphonie mobile haut débit d’ici à 2015. Une trentaine de pays considèrent déjà le « large bande mobile » – réseaux mobiles cellulaires donnant accès à des communications de données à un débit en liaison descendante au moins égal à 256 kbits/s – comme faisant partie de leur « service universel », c’est-à-dire un accès moins coûteux et plus accessible aux plus démunis. Parmi eux : le Ghana, la Guinée, le Maroc, le Nigeria, la Sierra Leone, le Soudan et l’Ouganda, aux côtés de la Chine, de la Finlande, de l’Inde, de la Malaisie, de l’Espagne, de la Suisse ou encore des Etats-Unis.
Une grande disparité
Le smartphone est l’avenir du mobile. Cette nouvelle génération de téléphones portables dits « intelligents », aux capacités multimédias, permet un accès à l’internet mobile. Après un lent démarrage de ces puissants portables, longtemps cantonnés dans le haut de gamme mobile en raison de prix restés longtemps élevés (tant pour le terminal lui-même que pour le forfait « 3G » associé), le parc commence à s’étendre et à devenir significatif.
En 2010, les smartphones atteignent les 20% du marché mondial des téléphones portables. Ce volume devrait doubler d’ici 2015, à plus de 400 millions de smartphones par an, sur un total de 1,2 milliard de téléphones mobiles vendus cette année-là.
Mais il y aura une grande disparité entre les régions du monde. Sur les marchés développés, comme le Japon, l’Europe de l’Ouest et l’Amérique du Nord, le taux d’équipés en smartphones sera supérieur à 70% de l’ensemble des abonnés mobiles en 2015. Tandis que sur les pays émergents, comme l’Afrique, l’Inde et l’Amérique du Sud, voire la Chine, ce ratio sera inférieur à 15% cette année-là. Mais c’est surtout le prix du smartphone dans ces pays en voie de développement qui le rend peu accessible à la majeure partie de la population. De plus, dans ces pays, le mobile prépayé domine, face aux forfaits postpayés, et la subvention de terminaux par les opérateurs mobiles n’est pas pratique courante.
Symbian contre Android
Sur l’année 2010, d’après Gartner, Symbian ne détient plus, dans le monde, que 37,6% de parts de marché des smartphones, suivi d’Android qui s’arroge la seconde place avec 22,7%, RIM avec 16%, Apple avec 15,7% et Microsoft avec 4,2%. Proposé gratuitement aux fabricants de mobiles (comme Motorola sur le Droid X et Samsung sur le Galaxy), Android de Google pourrait se hisser d’ici 2014 au même niveau que le système Symbian de Nokia, après avoir dépassé RIM en 2010, selon les estimations de Gartner qui prédit un recul de l’« iOS » d’Apple et l’échec de Windows Phone de Microsoft. A moins que l’alliance de ce dernier avec Nokia ne contredise ces prévisions. Dans les pays émergents, c’est Symbian qui dominera, comme en Afrique, en Inde ou en Amérique du Sud. Cependant, Android pourrait gagner rapidement des parts de marché grâce à sa stratégie « low cost », plus adaptée dans ces régions en voie de développement.
Les boutiques d’applications
C’est en 2011 que la bataille des boutiques d’applications s’est accélérée au niveau mondial entre les opérateurs mobiles et les « stores » historiques que sont App Store d’Apple, App World de RIM, ou encore Android Market de Google. A l’occasion du Mobile World Congress de février 2011, une nouvelle organisation internationale, créée par une vingtaine d’opérateurs mobiles dont Orange, Bouygues Telecom, SFR, Vodafone, Deutsche Telekom, Telecom Italia, Telefonica, AT&T, NTT Docomo ou encore China Mobile, a en effet lancé sa plateforme d’applications baptisée WAC (pour Wholesale Applications Community). Objectif : proposer une alternative d’envergure face aux plateformes « propriétaires » (entendez fermées) d’Apple, de Nokia, de RIM, voire de Google. En effet, les contenus que ces derniers proposent sur leur « App Stores » ne sont en général utilisables que dans leurs écosystèmes respectifs. Le « verrouillage » que subissent des millions de mobinautes interpelle d’ailleurs non seulement les éditeurs de contenus, obligés de se plier aux règles de chaque fabricant, mais aussi les autorités de concurrence, soucieuses d’obtenir l’interopérabilité entre les terminaux. Sur l’App Store d’Apple, comme sur les autres plateformes, les créateurs d’applications ou les éditeurs de solutions perçoivent 70% de la vente effectuée. Apple et la plupart des fabricants de terminaux empochent 30% du prix de vente.
Le salut pour la presse
Face aux boutiques d’applications à télécharger, de grands acteurs continuent au contraire à miser plus que jamais sur le web pour les mobiles. Google mise sur les applications web ouvertes, avec son logiciel d’exploitation Android, fourni gratuitement aux fabricants de téléphones portables. Google est d’ailleurs à l’initiative de la création en novembre 2007 d’un consortium international baptisé Open Handset Alliance, dont le but est de s’engager en faveur d’un environnement ouvert et interopérable pour les téléphones portables.
Paradoxe : à l’heure où les anciens médias de masse – comme la télévision, la radio, voire la presse – perdent progressivement de leur superbe en se « délinéarisant » pour être diffusés sur plusieurs écrans et en plusieurs formats (entraînant de ce fait la fragmentation de leur audience ou de leur lectorat), le mobile est en train, à lui seul, de devenir un mass media. Le téléphone portable devient le point de convergence de tous les médias, un dénominateur commun dont aucune entreprise de presse, de télévision, de radio et de sites web ne peut se passer aujourd’hui. Les applications mobiles constituent un nouveau modèle économique en vogue pour la presse, la télévision et la radio, ou tout autre contenu à monétiser sur les téléphones portables. Une aubaine pour les médias en quête de nouvelles sources de revenus, afin de tenter de compenser la baisse de leur chiffre d’affaires traditionnel. Même si, pour l’heure, le mobile est encore loin de rapporter à l’industrie des médias autant de revenus qu’avec d’autres types de supports plus traditionnels, les contenus mobiles devraient leur permettre de compenser sensiblement le déclin des ventes physiques et leur donner de nouvelles perspective de rentabilité à plus ou moins long terme.
L’ère du temps réel
Grâce à ce terminal quasi universel, l’information est entrée dans l’ère du temps réel et de l’immédiateté. Aussitôt fait, aussitôt publié, aussitôt lu, vu ou entendu. Le téléphone portable peut être, dans certains pays où la liberté de la presse est en danger, un outil pour les « journalistes citoyens » leur permettant de rendre compte de ce qui s’y passe. Lors des récentes « révolutions » en Tunisie, en Egypte et en Libye, jamais les témoignages en images ou en vidéos envoyés à partir d’un mobile – relayés par les réseaux sociaux – n’ont été aussi nombreux. La visibilité que leur offrent YouTube, Facebook ou encore Twitter permet aux internautes et aux mobinautes du monde entier de prendre aussitôt connaissance d’événements parfois introuvables, ou non encore traités sur les médias traditionnels, notamment en Afrique.
Les perspectives de croissance à deux chiffres du marché des médias sur mobile (monétisation, freemium, publicité, etc.) et de développement technologique de l’audiovisuel sur téléphone portable (télévision mobile personnelle, radio numérique terrestre, catch up TV et radio, etc.) sont encore à saisir.











