L’accès universel : prochain défi pour les télécoms en Afrique ?

D’ici à 2016, un grand nombre de licences vont être (re)mises en jeu. Le renouvellement des licences 2G, les licences 3G, LTE offrent des occasions pour les gouvernements de renforcer certaines dispositions liées aux licences, et notamment au service universel. De nouvelles opportunités de croissance à saisir pour les opérateurs, mais à condition de s’adapter aux nouvelles règles du marché. Par Jean-Michel Huet, directeur associé Emerging Markets de BearingPoint.

 

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Le satellite est une solution pour permettre une couverture universelle, notamment dans les zones désertiques, semi-désertiques, montagneuses ou plus largement rurales. Cependant, le coût associé à un tel type de réseau n’offre pas forcément la possibilité d’un accès universel au plus grand nombre.

 

Une grande partie des marchés télécoms dans les pays africains va arriver à un nouveau palier de stagnation de leur croissance. Ce ralentissement ne résulte pas uniquement de la saturation du marché global, mais aussi de la population ciblée à ce jour. Les zones urbaines et périurbaines ont longtemps été la priorité des opérateurs mobiles, du fait des contraintes technico-commerciales dans la couverture des zones  rurales (accès aux sources d’énergie, coût de déploiement de sites radio « standards », réseau de distribution, etc.). Pourtant, les zones urbaines et périurbaines ne représentent que le tiers de la population en Afrique. L’accès à l’autre segment permettrait de passer de 40 à 80% de pénétration ; encore faut-il garder un niveau de rentabilité acceptable pour les opérateurs.

Deux assertions
La marge de progression potentielle des opérateurs se situe donc sur les deux tiers de la population africaine vivant en zone rurale et constituant le segment « very low income », disposant de moins de quatre dollars de revenus par jour. Pour parler d’accès universel, il faut bien entendre le terme accès sous deux assertions. D’une part, l’accès au sens technique du terme (zone couverte par un réseau télécom). D’autre part, l’accès au sens où économiquement ce réseau est accessible au plus grand nombre de personnes solvables.
La réponse à la question en titre se traite selon trois dimensions. D’une part la question réglementaire, avec le service universel et les nouvelles licences télécoms. Ensuite la question des technologies et des montages qui permettront de réaliser cet accès universel dans une équation économique acceptable. Enfin, pour l’accès universel permettant de couvrir des populations plus pauvres, il faudra que les opérateurs télécoms s’adaptent en termes commerciaux.

A la technologie choisie s’ajoutent les modalités de déploiement des réseaux et des plateformes de services. La logique de mutualisation peut alors prendre tout
son sens.


La péréquation
La question réglementaire pose celle du service universel, qui pourrait être un vecteur au développement de l’accès universel. Le service universel est un concept développé en Europe au moment de la libéralisation des télécoms dans les années 1990. Axé essentiellement sur la téléphonie fixe, le principe du service universel visait à faire financer par l’ensemble des opérateurs télécoms un service de base qui devait permettre de garantir un service équitable. Le service universel correspondait ainsi à des tarifs préférentiels pour les ménages à faibles revenus ou handicapés, la couverture en cabines téléphoniques des villages (le GSM démarrait à l’époque), un service de renseignement accessible gratuitement ou à prix faible.
La question de l’accès universel stricto sensu était couverte, non pas par des obligations de couvertures de réseau (le réseau fixe était développé), mais par la généralisation et la garantie du principe de péréquation géographique. C’est ce principe qui permet, quelle que soit la zone d’émission de l’appel fixe, de payer le même prix pour un même service.



Le renouvellement de licences
Dans le cadre de l’Afrique, le service universel doit s’orienter vers les services mobiles. Si le principe et ses dispositifs se sont assez généralisés (notamment dans les pays africains où la réglementation sectorielle est influencée par celle de la France), la mise en œuvre reste encore complexe. D’ici à 2016, un grand nombre de licences vont être (re)mises en jeu. Le renouvellement de licences 2G, les licences 3G, LTE offrent des occasions pour les gouvernements de renforcer certaines dispositions liées aux licences, et notamment au service universel. Vu les enjeux du continent, la question de l’accès universel pourrait être encore plus formellement inscrite dans les licences.
Ces dispositions peuvent prendre plusieurs formes. Par exemple :
• le renforcement du service universel avec une composante accès universel partagée entre tous les opérateurs ;
• l’obligation d’un taux de couverture nationale associé à la licence (engagement de déploiement dans le temps correspondant à un taux de couverture en % de la population du pays ou en % de la superficie) ;
• l’obligation de faire des offres favorisant l’accès économique aux populations économiquement les plus faibles (prix, offres, roaming national ou international).

Les innovations technologiques
La technologie est une autre dimension à prendre en compte. Les innovations technologiques réduisent considérablement le seuil d’acceptabilité économique pour le déploiement de réseaux mobiles. Elles vont permettre aux opérateurs mobiles d’affiner leur plan de développement sur ces nouveaux marchés. Les choix technologiques des prochaines années seront donc un élément déterminant en faveur ou non de l’accès universel. Les technologies déployées peuvent en elles-mêmes être structurantes pour permettre l’accès universel, qui sous-tend la bonne équation économique. Le satellite est une solution pour permettre une couverture universelle, notamment dans les zones désertiques, semi-désertiques, montagneuses ou plus largement rurales. Cependant le coût associé à un tel type de réseau n’offre pas forcément la possibilité d’un accès universel au plus grand nombre. Sur les réseaux mobiles classiques, différents acteurs proposent de monter des solutions qui allient déploiement géographique et pertinence économique. Ces solutions peuvent être apportées par des acteurs forts différents :
• des équipementiers classiques de l’univers mobile s’adaptant au contexte ; les acteurs chinois comme ZTE ou Huawei sont relativement en pointe dans ce domaine ;
• des acteurs spécialisés dans ces problématiques, comme VNL ou Altobridge ;
• des acteurs spécialisés dans des solutions intégrées, tel le Koweïti MDS qui propose l’utilisation de technologies satellites avec des unités au sol, avec des flux en descendant par la bande KU et en montant par des réseaux locaux WiFi ou 3G.
A la technologie choisie s’ajoutent les modalités de déploiement des réseaux et des plateformes de services. La logique de mutualisation peut alors prendre tout son sens pour permettre un déploiement économiquement viable des réseaux, avec entre autres un partage des sites entre plusieurs opérateurs, notamment sur les zones à faible densité, ou économiquement très pauvres, ou encore enclavées.

Very low income
Ensuite, les opérateurs devront adapter leurs services et s’engager à nouveau dans une démarche d’innovations marketing et tarifaires pour réussir pleinement sur le segment du « very low income ». Citons trois nouveaux services qui illustrent les tests en cours des opérateurs.
L’offre de MTN « Virtual SIM card » permet depuis un téléphone et une seule carte SIM de disposer de plusieurs numéros, et donc de plusieurs comptes prépayés : les abonnés partagent un téléphone. Le prix de ce terminal, même faible (de l’ordre de 30$), constitue encore l’une des dernières barrières à l’entrée.
Autre exemple, le service de « PCV» depuis un mobile et sans opératrice vient d’être lancé avec succès.
Enfin, UTL a lancé en Ouganda un terminal mobile à bas coût utilisant exclusivement l’énergie solaire pour se recharger.

Services de proximité
La proximité avec la clientèle est aussi une dimension clé. La couverture des 400 000 villages africains par un réseau de mobilité est complexe à mettre en œuvre avec des moyens classiques. La distribution doit aller chez le client. La Fondation Orange finance d’ores et déjà des camions-hôpitaux mobiles qui sillonnent les routes du Sénégal, du Mali et de la Côte d’Ivoire pour proposer des consultations et des opérations ophtalmologiques aux personnes n’ayant pas les moyens de consulter. Ainsi, l’opérateur a réussi à toucher les populations les plus démunies, à vendre les produits sans faire la charité, et enfin à créer un nouveau marché tout en générant du volume.
Sur le cœur de métier télécom, la logique des « Village Phones » s’inscrit dans cette démarche. L’expérience lancée par Grameen Telecom au Bangladesh et étendue en Ouganda et au Rwanda a permis d’aider des femmes à créer leur propre commerce de type Village Phone. Les opératrices perçoivent une rémunération deux fois plus élevée que le revenu par habitant moyen national. Le nombre d’emplois indirects créé est estimé à 100 000 (intermédiaires, agents, entrepreneurs, fournisseurs et opérateurs Village Phone). La mise en place de tels services permet de créer un levier de fidélisation auprès de cette nouvelle clientèle. En effet, les faibles barrières à l’entrée permettant d’encourager la souscription à ces nouveaux services a pour effet inverse de favoriser le « churn ». Fidéliser ce segment de marché devient alors un enjeu clé, et la différenciation des acteurs vis-à-vis de leurs concurrents est nécessaire. Il s’agit cependant d’une fidélisation différente de la perception européenne. L’absence d’engagement lié à un abonnement, la variété des offres tarifaires génèrent un taux de churn « officiel » d’une rare intensité. En Afrique, le taux de multisim est estimé à 40% ; l’utilisation de plusieurs « sim » par un même client est donc courante et rend difficile l’appréciation de la fidélisation. C’est pour cela, que toute innovation marketing ou tarifaire doit être évaluée à l’aune de la fidélité au réseau et à la marque. Les offres de MTN « MTN zone », « Me to You » ou « Friends and family » en sont de bons exemples.  
De manière générale, l’acquisition du segment « low income » nécessite une modification de l’écosystème (partage des revenus et des coûts). L’acteur concerné sera amené à remettre en question son organisation le cas échéant en créant de nouvelles entités spécialisées. Une redéfinition des relations existantes entre les acteurs de l’écosystème est à prévoir, aussi bien en termes de densité du réseau de distribution, afin de renforcer la proximité client, que de gestion des points de vente, ou encore de lobbying auprès du régulateur. De nouveaux partenariats verront également le jour. L’opérateur fera appel à des acteurs tiers pour l’expansion du réseau de distribution, le développement d’une marque puissante construite autour de valeurs sociales et communautaires, voire le lancement de sa nouvelle marque « low cost ».


Opportunité de croissance
La forte potentialité économique de l’accès généralisé, notamment en zone rurale, offre une opportunité de croissance pour les opérateurs mobiles, mais aussi constitue une menace pour les grandes marques panafricaines telles que MTN, Vodacom, Zain ou Orange.
Si ce marché est laissé vacant durablement, de nouveaux entrants peuvent s’y développer avec de nouvelles armes. L’impact économique du mobile peut amener les gouvernements et les autorités de régulation à négocier avec des opérateurs de niche, tel que cela a été fait en Afrique du Sud après que Vodacom et MTN ont indiqué qu’il ne souhaitaient pas s’y développer. La capacité des opérateurs télécoms à aller chercher une activité commerciale là où personne n’en voyait il y a dix ans est exemplaire d’une vraie segmentation par le revenu. Modèle pour d’autres secteurs, cette approche se fait aussi en parallèle d’un apport de ces technologies au développement sociétal des pays, comme de nombreuses études (Banque mondiale, ITU, AFD, BearingPoint) l’ont montré. La possibilité existe donc bien de faire un « business » rentable, mais aussi durable car apportant une croissance soutenue aux activités économiques des pays. Au-delà du secteur télécom, c’est bien le développement économique des pays qui est en jeu.
Les travaux des économistes ont déjà permis d’établir un lien entre la pénétration du mobile et le développement économique au travers d’indicateurs macroéconomiques tels que le produit intérieur brut ou les investissements directs étrangers, ou encore des analyses microéconomiques telles que l’analyse des temps de déplacement ou de l’efficacité des marchés agricoles. Les études de référence des économistes sur le sujet ont démontré qu’une hausse de 10 points de pénétration du mobile apporterait un supplément de 0,6 à 0,8 point de croissance annuelle du PIB1. Il avait été préalablement établi que les pays développés avaient obtenu un important surplus de croissance dans les années 1970 à 1990 grâce à la propagation du téléphone fixe, avec un effet maximum sur la croissance lorsque le pays atteignait un niveau d’accès universel. De la même façon que les pays développés ont bénéficié de l’arrivée de la téléphonie fixe, l’étude d’une centaine de pays en voie de développement a montré que la téléphonie mobile a un impact positif et significatif sur la croissance économique, et que cet impact est potentiellement deux fois plus important dans les pays en voie de développement que dans les pays développés. En effet, les pays en voie de développement, n’ayant pas construit de grands réseaux de téléphonie fixe préalablement à l’arrivée du mobile, profiteraient à plein du saut technologique de la téléphonie mobile sous réserve d’atteindre une masse critique proche de l’accès universel.

Facteur de développement
De nombreux organismes internationaux tels l’Onu, la Banque mondiale ou l’ITU considèrent aujourd’hui que les télécoms sont des facteurs et non des conséquences du développement économique.
Trois caractéristiques illustrent leur capacité de contribution au développement de pans entiers de l’économie en tant que technologie de base ou « technologie polyvalente » :
• l’omniprésence – la téléphonie mobile est utilisée dans tous les secteurs ;
• l’amélioration – la technologie ne cesse d’évoluer, permettant une baisse des coûts pour les utilisateurs ;
• l’innovation induite – le mobile contribue à l’amélioration de nouveaux produits ou processus.
L’impact de l’accès universel se mesure selon plusieurs indicateurs qui peuvent être très macro-économiques (impact sur  le PIB, sur les IDE, sur le nombre d’emplois créés), mais également microéconomiques (impact sur le budget de l’Etat par l’accroissement des impôts et taxes), voire qualitatifs, comme les impacts sociétaux, notamment dans les domaines de la santé et de l’éducation… De très beaux sujets qui mériteraient un dossier à eux seuls.

L’accès universel est donc une question essentielle pour le développement du continent, et pas seulement des acteurs du secteur des télécoms.

1) Waverman, Meschi & Fuss, 2005, The Impact of Telecoms on Economic Growth in Developing Countries Banque Mondiale, 2009, Information and Communications for Development - Extending Reach and Increasing Impact

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